Une mort laissée pour compte

La mort et sa place

La mort, dans l’absolu, il n’y a rien de plus banal. Tout le monde y passe, tout le monde le sait… pourtant, il est dans notre société désormais malvenu de l’évoquer. Non pas qu’on la conjure – ce serait revenir à des temps dont la renaissance nous libéra – mais que sa simple mention nous la rappelle, alors que tout, absolument tout, est aujourd’hui pensé pour nous la faire oublier. Une mort laissée pour compte. Bien sûr, il y a des exceptions. Et si elles sont rarement heureuses, c’est qu’elles nous sont systématiquement imposées, et nous contraignent à sortir de notre cécité de confort pour affronter, presque à l’improviste, notre propre finalité ou celle d’un proche sur le départ.

le refus d'une mort laissée pour compte

Il n’y a là rien de bien compliqué à comprendre. La mort, ce n’est pas sexy. On a rarement hâte d’y être, se réjouit peu que nos proches la rencontre en chemin… il est aisé de se faire une idée de pourquoi sa chaise reste vacante lors des banquets rythmant nos vies. L’invitation n’est jamais partie, et personne ne s’étonne ainsi, naturellement, lorsque la faucheuse ne se montre pas.

Pourtant, si la mort n’a jamais été un sujet mondain aux lèvres de tous, elle n’a pas non plus toujours été le tabou qu’elle semble être devenue aujourd’hui. De par le passé, beaucoup se sont penchés sur elle, ce qu’elle était, intrinsèquement, ce qu’elle signifiait… trop rarement encore ce qu’elle permettait. Sur ce point, on ne les blâmera pas : comment auraient-ils pu ?

C’est lentement, grâce à l’avancée des sciences et des techniques, qu’une réflexion mûrit et se mue en théorie, puis en expérience. En expérience modifiant profondément la perspective de fin de vie d’innombrables personnes et, à la manière d’une contagion, celle de proches ayant été témoins, dans leurs dernières heures, du changement radical s’étant opéré chez leurs disparus. Pour eux, soudain, tout bascule. Une porte s’ouvre, et la vie revient. Férocement, se réapproprie son échéance. La mort, laissée pour compte, est réintégrée pour que ne soit abandonnée au bord du chemin qu’une coquille vide : l’idée de celle-ci. Une vieille idée. Celle selon laquelle il s’agirait d’une fin.

L’œuf ou la poule

Malheureusement, ces cas sont rares. La plupart du temps, comme évoqué plus tôt, c’est parce qu’elle dissout l’idée même d’individualité, d’Ego, que la mort est ainsi reléguée au banc de la vie. Parce qu’elle se dresse à l’encontre de ce dont notre société a décidé de faire la pierre angulaire de son système, sa réalité et la fascination qu’elle exerce sont de nos jours simplement niées. D’ailleurs, on ne meurt plus vraiment : on est caché, oublié, dévalorisé et déconstruis, afin qu’une honte – salvatrice pour les vivants – nous prenne et que humblement, souvent sans plus dignité aucune, on se résigne à mourir bien trop tôt ; on se laisse mourir en esprit, bercé par le conte à dormir debout selon lequel, improductifs, nous perdrions tout sens.

une mort laissée pour compte

Le sens. Car c’est in fine de sens qu’il s’agit, et ce en tout. L’Homme est câblé ainsi, mais a délégué la responsabilité de son attribution à une société qui n’a que faire de l’un comme de l’autre. Une société ayant fait du conformisme un épouvantail secrètement chéri. Les organisations morales, quelles qu’elles soient, n’ont aucun intérêt au sens de l’Être tant il va à l’encontre du leur, à l’encontre de leur cohérence, de leur survie même. Pour elles, l’émancipation d’une part grandissante de leur corpus conduirait à une violente instabilité n’ayant d’autre issue que leur disparition pure et simple ou, presque pire, leur handicap certain dans la course dans laquelle elles sont toutes, à leur niveau, engagées. Ainsi, elles ont toujours eu pour objectif de persuader l’Homme qu’elles lui donnaient sens. Qu’il n’avait qu’à savoir recevoir le cadeau qu’on lui faisait.

Donner un sens à l’Homme. C’était ingénieux, étant donné que l’Homme le précède bel et bien et n’a de surcroît jamais trop su quoi en faire. Il a donc été longtemps aisé de lui raconter tout et n’importe quoi afin de tempérer ses ardeurs, d’en faire une bête de somme, juste bonne à s’acquitter de la tâche confiée ou, plus récemment, celle choisie. Pendant des siècles, par l’intermédiaire de ses puissants, il s’est menti. De peur d’avoir à se poser la question. La peur qui prend chacun, celle de l’inconnu, de l’incertain. Car c’est une terrible chose que de se concevoir responsable du sens qu’on se donne, et pire : d’enfin décider d’aller à l’encontre de celui qu’on vous donne sans peine. C’est un acte d’indépendance majeur. Un acte de guerre. Une guerre de sens. Née d’une crise, d’une pénurie, d’une raréfaction de la diversité de celui-ci. De sa banalisation. Ironiquement, d’une désensibilisation à sa nécessité.

Car, à quoi bon, finalement ? Si tant ont fait et font toujours sans… ne peut-on simplement pas vivre ainsi ?

Eh bien, oui, on peut. Si tant est que l’on puisse appeler cela vivre. Dans l’instant, sans projections aucune ? Soit, pourquoi pas. Sauf que vivre, pour l’Homme, est une démarche d’avenir, proactive par essence. Et n’est-ce pas le propre du sens que de donner une direction à l’Être ? Une direction, une tension, une pente… cela se nomme de mille façons, mais on en revient inlassablement au même socle : vivre est valoriser. Et c’est à l’Homme de donner cette valeur, tout abstraite et personnelle, aux choses et aux êtres, teintant ce faisant ainsi, aussi imperceptiblement que durablement, le futur commun.

Pas vu, pas pris ?

En fait, nous nous conduisons en formidables paradoxes. Du sens, nous en donnons à nos vies en opposition à leur grande et implacable finalité. Nous en donnons à nos existences par défaut, par peur qu’elles perdent sans cela toute pertinence. Du sens, en somme, nous n’en donnons pas vraiment. Il s’agit pour le commun des mortels plus généralement d’un geste de désespoir que de la traduction d’une véritable volonté. Et c’est une énorme différence ! Dans un cas, l’Homme est acteur de son propre éveil, dans l’autre, il fuit son propre achèvement.

En niant la mort, en nous accrochant aussi narcissiquement que possible aux outils techniques présents et futurs nous promettant la vie éternelle, en nous enivrant d’expériences et plaisirs éphémères destinés à nous la faire oublier, nous la plaçons au centre de nos vies, gravitons autour dans une transe endiablée, nous repaissant de tout ce qu’a à offrir la belle qu’elle conditionne. Ainsi, on oublie la mort jusqu’à ce qu’elle nous rattrape et, surpris, fauché dans notre élan, souhaiterions presque qu’elle le fasse par vengeance, tout occupés que nous sommes à fantasmer en secret sur ce que nous aurions pu faire pour ne pas l’offenser et lui échapper un peu plus longtemps. Mais cela ne fonctionne pas ainsi.

D'avoir trop dansé, on laisse pour compte sa mort

Comme nous l’avons vu, donner un sens à sa vie en en excluant la mort, c’est un peu comme de s’arrêter au milieu du guet et maintenir qu’on a les pieds au sec alors que la crue arrive. Loin d’un acte de déni classique, on se met en péril plus que ce que l’on croit, sacrifiant le mythe que l’on pourrait être à un présent ressemblant ainsi plus à un miroir aux alouettes qu’à autre chose. C’est un impair souvent commis : le sens est cet agent qui transcende l’Homme, le fait tutoyer l’éternel. Contraindre sa floraison à notre expérience sensible, et prévenir qu’il embrasse au-delà est une absurdité sans nom, en plus d’être, hélas, la marque de notre temps.

Une société où le sens se perd moins que ce que nous nous résignons en fait à le quêter, tel est le paradigme dans lequel évolue aujourd’hui la civilisation occidentale. Un paradigme duquel il nous faudra bien sortir, de gré ou de force. Car le temps presse.

De l’urgence qu’il y a à se comprendre à nouveau

Nul ne nous apprendra que le temps s’est accéléré. Avec internet, les smartphones, les réseaux sociaux, les chaines d’info en continu… il a subi une compression sans précédent dans l’histoire de notre espèce. À tel point que notre « humanité » atteint rapidement la limite de ce qu’elle est capable d’absorber. Là encore, désensibilisation, empathie en berne, passivité… la scène sur laquelle il faut dorénavant jouer est l’internationale, le local ne compte plus. Or il n’y a pas plus local que le sens et la mort. Pas plus intime, même.

Le bombardement en règle auquel on assiste de nos jours, les injonctions à la beauté, la performance, la liberté, l’identification… tout cela reporte notre quête de sens à des lendemains lointains. Bien trop lointains, tant surseoir à notre découverte, à notre introspection, l’accule aux dernières heures de la vie, au moment où il n’y a plus que le temps certes, mais un temps qui manque déjà si cruellement aux Êtres apeurés que nous sommes devenus, pris dans les phares d’une finalité qui nous tutoie, face à laquelle il n’est d’autre loisir que de s’exposer nu. Triste perspective.

Devant une mort laissée pour compte, on se retrouve bien souvent nu.

Mais il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Quelques heures, jours, mois… c’est un capital inestimable pour se redonner sens, et rétrospectivement en illuminer sa vie passée. Donné assez tôt, le sens, en plus de changer une vie radicalement et pour le mieux, change également le monde : l’existence des autres, notre propre mort, la leur par extension. Se laisser se donner sens est même un facteur capital à considérer vis-à-vis des grands changements qui bouleverseront notre siècle. Les conséquences du réchauffement climatique sont loin de se borner à quelques demi-degrés Celsius, ce sera une prise de conscience globale, faisant basculer l’Humanité dans l’âge adulte. Un âge où, comme chacun sait, la mort, laissée pour compte, commence enfin à être une préoccupation digne d’intérêt.

Je travaille d’ailleurs dans ce cadre avec des collapsologues et autres partisans de la transition, dont la demande de sensibilisation est réelle, conscient qu’ils sont que c’est en se libérant du fantôme de la mort qu’ils pourront sereinement réguler leurs désirs sensibles et renoncer à la tentation d’un bonheur de consommation que la société agite sous nos nezs.

Le constat est là : l’urgence est à présent de se comprendre à nouveau, redéfinir – ou plutôt réindéfinir – nos identités, nos aspirations, jusqu’à nos besoins, et parvenir à réintégrer cette mort à notre expérience, non comme l’épouvantail qu’elle est devenue, mais comme la passerelle vers le transcendant qui nous manque désormais si cruellement.

Que l’on s’en souvienne : mourir est sain. Il est des choses qu’on ne peut accomplir qu’une fois cette étape embrassée.